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UN
DOUX PARFUM
Par Monique Benoit-Kwan
Nous
roulions dans un brouillard épais. Nous savions que la mer
était toute proche par l'odeur du sel et des algues que nous
percevions déjà.
Nous
avions quitté le village avant d'en être trop imprégnés.
Qui sait, le goût d'y vivre nous aurait peut-être
effleurés soudainement au petit matin. Il fallait partir.
Trop d'aspects nous semblaient difficiles à contourner et
nous savourions la vue merveilleuse qu'offrait la beauté du
paysage et les montagnes millénaires de ce village du bout du
monde.
Nous
avions roulé depuis deux jours dans un Landrover loué
depuis notre point de départ,au tout début de cette
aventure éprouvante. Et depuis que notre but avait été
atteint, nous flottions,heureux,malgré le terrain difficile,
malgré la fatigue et le manque de confort, malgré la
route incertaine et cahoteuse. Combien en avions-nous rêvé
de ce voyage extraordinaire,de ce temps d'arrêt dans la folie
de nos existences urbaines.
Et
combien il nous était cher de nous retrouver sur la terre des
ancêtres de mon compagnon de vie. Le «ehr-u»1 de
notre musique intérieure avait trouvé son écho
dans les majestueuses montagnes du Guilin en une nostalgie difficile
à exprimer en mots, comme si j'avais eue ici moi-même,
une ancienne vie. Cette émotion profonde nous avait unis
encore plus fortement et nous avions l'impression d'être
devenus indestructibles en nos âmes et par ce lien
transcendant toutes différences.
La
mer n'était plus loin avec ses bruits maritimes au petit
matin, ses gens qui en vivent et qui y ont aussi leur maison dans le
port, ses casinos et restaurants flottants qui contrastent avec la
vie simple des familles de poissonniers. La mer, dépouillée
de ce romantisme ancien, vue telle qu'elle est devenue; polluée,surchargée,prise
en otage. Mais qu'importe. La sentir au loin si proche, si
vivante,si pleine de promesses, sans la voir; la humer à
pleines narines, s'en saoûler, s'en délecter, la savoir
là, si rassurante. La mer, pont final nous rapprochant de
notre destination, notre passage de l'ancien au nouveau monde. Cette
mer symbolique du geste d'amour que nous venons de vivre, ici, sur
cette terre qui m'était étrangère.
Au
petit matin, nous montons sur le traversier après s'être
délestés du véhicule à l'agence de
location. Nous allons visiter la famille à Kowloon. Je te
regarde mon trésor adoré et mes yeux te parlent
silencieusement.
La
brise mêlée d'embruns te caresse le visage. Fraîche
et humide, elle lisse encore et encore tes cheveux noirs. Ton nom
signifie l'ancien et le nouveau. Sur le pont du traversier entre
Aberdeen et Kowloon, les passagers ne te voient pas et connaissent
encore moins ton histoire, affairés à lire le journal
du matin, à calculer des chiffres hypothétiques sur
une calculatrice miniature ou à enlever les lainages fins des
enfants sautillants, excités par la traversée. Au loin
se profilent les gratte-ciel dont le «fung sui» a
été savamment étudié afin de porter
chance et prospérité, selon une ancienne croyance
chinoise en géomancie. Il y a un perpétuel mouvement
mais ce n'est pas l'agitation; à peine un léger
bruissement de gens affairés, bougeant sur le pont, ouvrant
et fermant des portes, posant ici et là devant la mer
houleuse et le canot de sauvetage pour quelques photographes en
herbe. L'horizon n'est pas le même qu'ailleurs et le soleil
qui se lève annonce une journée trop chaude.
Je
plonge mes doigts dans tes cheveux en bataille . Tu acceptes
docilement en penchant ta jolie tête vers moi. Ton petit
visage d'un ovale parfait se tourne vers la terre qui s'avance de
plus en plus vite vers nous et tu cries de joie en voyant toute
l'activité du port, les couleurs,les odeurs et l'activité
ambiante. Tu t'accroches à nous telle une anémone de
mer au rocher.
Nous
descendons sur le quai, émus. Nous étions deux au départ,
puis trois et quatre avec la mer. Dans ton petit sac, un minuscule
facon d'essence de fleurs de jasmin donné par la directrice
de l'orphelinat s'est renversé. Ce parfum doux et insistant
ne nous quittera plus de tout le voyage.
1.
Ehr-U : Violon ancien chinois dont le son est triste et nostalgique
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